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« On peut qualifier le canal du Mozambique de cimetière marin »

Catherine Benoît, professeure d'anthropologie à Connecticut College aux États-Unis, a passé une semaine à Mayotte dans le cadre d'une recherche qu'elle mène à propos des morts et disparus liés aux migrations dans l'océan Indien et plus spécifiquement dans le canal du Mozambique. Le JdM l'a rencontrée pour l'interroger sur son travail en prise avec l'actualité politique, économique et sociale de l'île.

Par LEJDM

Publié le · Heure de Mayotte

Catherine Benoît, anthropologue.

JdM : Quel est l'objet de votre recherche et pourquoi être venue à Mayotte ?

Catherine Benoît : J'ai commencé à m'intéresser aux frontières ultramarines françaises dans les années 90, notamment dans la Caraïbe. La gestion des territoires ultramarins concernant le droit des étrangers a donné lieu à des articles de loi dérogatoires au droit commun sur les contrôles policiers ou les reconduites à la frontière par exemple. Cela a commencé par l'île de Saint-Martin partagée entre la France et les Pays-Bas que j'étudiais à cette époque. Les départements et territoires des outre-mer servent en quelque sorte de laboratoire pour ces textes qui s'appliquent au départ pour 5 ans, sont prolongés 5 ans de plus, puis deviennent définitifs avant d'être étendus à d'autres territoires. Ce type de procédure, dans un registre différent, a vu le jour à Mayotte en 1995, avec l'exigence d'un visa pour les Comoriens appelé « visa Balladur ». Mayotte m'est alors apparu comme l'apogée des difficultés d'accès au territoire pour les étrangers, ce qui m'a conduit à m'y intéresser de plus près.

Quelles ont été vos principales constatations ?


Stèle en hommage aux morts du "visa Balladur" érigée dans la cour de l'école primaire de Mirontsy à Anjouan.

Depuis l'accession des Comores à l'indépendance en 1975, plusieurs consultations électorales ont fait de Mayotte un département français, cela en dépit des résolutions de l'ONU et de l'OUA affirmant la souveraineté des Comores sur Mayotte. Jusqu'en 1995, la circulation très fluide qui existait entre les îles de l'archipel a été bloquée par la non-délivrance de ce visa. Auparavant, les Comoriens se déplaçaient à leur guise en prenant des ferrys réguliers, ils s'inscrivaient sur un registre en entrant à Mayotte et pouvaient rester jusqu'à 3 mois. Le « visa Balladur » a signé le début de l'ère des kwassa-kwassa, appelées vedettes aux Comores. Et les voyageurs ont commencé à risquer leur vie en s'entassant dans des petits bateaux pour leur traversée.

Pourquoi se centrer sur cette question des morts et disparus ?

La frontière entre Mayotte et l’Union des Comores est la seule frontière ultramarine mortelle. Pour les reconduites à la frontière en Guyane, il y a un fleuve à traverser.  Dans la Caraïbe, on utilise l'avion comme à Saint-Martin. Ici, la frontière politique et juridique va à l'encontre des mobilités ancestrales des populations. Cette mortalité, qui ne fait l'objet d'aucun recensement est largement sous-estimée, voire invisibilisée. L'Observatoire international des migrations enregistre 417 morts depuis 2014. Un rapport du Sénat de 2012 estime entre 7.000 et 12.000 le nombre de décès pour la même période. Pour l'ex-gouverneur d'Anjouan, il est de plus 20.000 morts entre 1995 et 2020. Je pense qu'il y en a beaucoup plus. La population des Comores compte environ 1 million d'habitants. Dans chaque famille, soit en moyenne une quinzaine de personnes, on déplore au moins un mort depuis 1995. Cela aboutirait plutôt à un chiffre approchant les 70.000 morts sur les trente dernières années.

Comment organisez-vous votre travail ?


Kwassa sur une plage d'Anjouan.

Depuis 2016, c'est la troisième fois que je me déplace à Mayotte ou dans les îles comoriennes. Je conduis des entretiens avec des institutionnels et des rescapés comoriens ou malgaches. La plupart rapportent des histoires tragiques. À Anjouan, quelqu'un me disait récemment : « Si un Comorien te dit qu'il n'y a pas de morts dans sa famille, c'est qu'il n'est pas Comorien ». L'invisibilisation de ces disparitions commence à reculer grâce au travail d'enquête de certains journalistes. Aux Comores, les journaux en font état dans leurs colonnes. Les naufrages ou chavirements comme on dit à Anjouan se produisent déjà au départ car les vedettes surchargées prennent difficilement la vague pour gagner le large. En mer, il y aussi des transbordements pour réunir les gens sur un kwassa unique avec des risques de chute à l'eau. À l'arrivée, d'autres noyades se produisent en raison des contrôles de plus en plus fréquents de la police aux frontières et parfois des techniques d'arraisonnement.

Quelles sont les conséquences pour la population comorienne ?

Sur le plan familial et individuel le travail de deuil est quasi impossible pour les personnes disparues ou les morts qui n’ont pas été identifiés. La souffrance psychologique est immense pour les familles comoriennes qui ont toutes perdu un ou plusieurs membres au fil des années. L'impact économique n’est pas à négliger : à Anjouan des villages entiers ont perdu leur jeunesse. Enfin au niveau sociétal, comment une société peut-elle survivre à une telle hécatombe qui n’est pas reconnue dans le discours public ? Il y a une nécessité morale à décrire cette tragédie issue d’une frontière maritime établie à l’encontre de l’histoire de l’archipel. Une région du monde qu'on pouvait décrire historiquement comme un espace de circulation est devenue mortifère au point qu'on peut qualifier le canal du Mozambique de cimetière marin. Malheureusement ces circulations funestes sont appelées à se poursuivre car les Comoriens, comme dans tout archipel, continueront à se déplacer entre les îles pour visiter la famille, célébrer un anniversaire, un mariage, se faire soigner ou travailler.

Philippe Miquel

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