JDM : De vous Ă moi, mais que se passe-tâil au CHM ? Est-ce tant la crise que cela ?Â
Jean-Mathieu Defour : Ce quâil faut comprendre, câest que cette problĂ©matique de dĂ©sertification dans le milieu hospitalier et mĂȘme mĂ©dical, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ça touche tous les territoires. Au regard du profil des besoins sur Mayotte, oui les services dâurgences sont indispensables car cela reprĂ©sente 90% de la patientĂšle mais sur ces 90%, seuls 10% relĂšvent rĂ©ellement dâurgences graves. La majoritĂ© des gens viennent dans une dĂ©marche de consultation, ce qui nâest pas la fonction premiĂšre des urgences. Nous nous sommes donc recentrĂ©s sur ce service afin dâinviter les gens Ă appeler dâabord le 15 avant de se dĂ©placer. Le but Ă©tant de rĂ©guler en amont afin dâĂ©viter une suractivitĂ© inutile du service concernĂ©. Câest ce qui se passe par exemple au CHU de Bordeaux ou ailleurs, câest une procĂ©dure normale.

JDM : Je vous interromps mais on nous parle justement de dĂ©centralisation des appels dâurgence vers le Centre hospitalier rĂ©unionnais, est-ce le cas ? Et surtout pourquoi ?
Jean-Mathieu Defour : Au regard du nombre de mĂ©decins urgentistes qui ne sont pas tous rĂ©gulateurs, nous avons souhaitĂ© sĂ©curiser ce service et nous sommes effectivement tournĂ©s vers le CH de la RĂ©union afin de leur demander, au cas oĂč, en fonction des plannings et mĂ©decins rĂ©gulateurs ou non prĂ©sents, dâassurer un renfort veille. Nous avons fait un premier test concluant et, en toute objectivĂ©e, cela ne change strictement rien pour les gens qui appellent; ils tombent sur un mĂ©decin rĂ©gulateur point final. Ă lâissue de cela, le mĂ©decin rĂ©gulateur rĂ©unionnais contacte ou non les agents de la rĂ©gulation mĂ©dicale ici. Alors oui, cela fait un petit dĂ©calage mais bon, ça marche trĂšs bien. Il faut comprendre que câest un dispositif de complĂ©mentaritĂ© qui nâest pas du tout rĂ©gulier; câest vraiment lorsque notre garde ne comporte pas de mĂ©decins rĂ©gulateurs; câest Ă peu prĂšs 8 fois dans le mois !Â
JDM : Le service des urgences justement, cela semble plus que problĂ©matique depuis un certain temps ? Je nuance mais il semblerait quâil gronde un fort mĂ©contentementâŠ

Jean-Mathieu Defour : Lorsque jâai pris mes fonctions en avril 2022, jâai Ă©tĂ© alertĂ© par un certain nombre de mĂ©decins mâindiquant quâil y avait quelque chose dâincomprĂ©hensible en comparaison de la MĂ©tropole en lien avec une gestion des temps administratifs alors quâil devrait normalement ĂȘtre question de temps auprĂšs de patients. Du coup, câest quelque chose de totalement dĂ©rogatoire ici et pour essayer de clarifier tout cela et calmer le jeu des incomprĂ©hensions en interne, jâai fait venir au CHM, en mars dernier, la SociĂ©tĂ© française de mĂ©decine dâurgence (Sfmu) dans le cadre dâun audit qui mâa rendu la conclusion suivante : il faut arrĂȘter cela de suite ! Nous avons donc mis en place une rĂ©gularisation normĂ©e de tout cela, ce qui nâa pas plu Ă certains. Mais en aucun cas, le but Ă©tait de rompre le dialogue et complexifier la situation, bien au contraire. Jâai mĂȘme indiquĂ© que faire intervenir le mode lĂ©gislatif de vigueur serait complexe, Ă la fois pour la direction de lâĂ©tablissement mais aussi, et surtout, pour les mĂ©decins concernĂ©s. Donc, pour Ă©viter dâen faire appel Ă un juge, tout en revenant dans la lĂ©galitĂ© de ce qui nous est demandĂ© nationalement, nous avons avancĂ© quâil serait plus simple pour tout le monde de rĂ©guler cette situation en demandant aux mĂ©decins en question de nous redonner les heures quâils nous devaient; il y en a mĂȘme un pour qui il est question de 500 heures Ă nous retourner. Encore une fois, tout cela sâest fait dans une volontĂ© de dynamique simplifiĂ©e.
JDM : Cela semble loin dâĂȘtre le cas pourtant. De nombreux commentaires sur rĂ©seaux sociaux ou bruit de couloir parlent dâune vague massive de dĂ©missions de vos mĂ©decins, notamment en lien avec ce service des urgencesâŠ
Jean-Mathieu Defour : Je peux vous assurer quâil sâagit que dâun petit nombre au niveau du service des urgences. Nous nâavons strictement aucun problĂšme avec lâensemble de nos mĂ©decins ici au CHM et pourtant ils travaillent tous comme des fous avec du 60 heures semaine; câest pareil pour nos urgences. Et pour les difficultĂ©s revendiquĂ©es justement par cette minoritĂ© de mĂ©decins, nous sommes, encore une fois, ouverts au dialogue pour solutionner tout cela.

Le dialogue nâa jamais Ă©tĂ© rompu mais personne nâest rĂ©ellement venu nous voir depuis, voilĂ la rĂ©alitĂ©. Et concernant ces histoires de dĂ©missions, je nâen ai aucune pour le moment. Toutes ces personnes sont encore dans nos effectifs. En congĂ©s, en arrĂȘt maladie ou autre forme de mise en sommeil de leur contrat mais non, aucune dĂ©mission ! Nous verrons Ă leur respectif retour sâil y a ou non Ă©change et dialogue et ceux qui souhaiteront partir et bien que dire, nous ne pourrons faire plus. Je reconnais sans aucun souci que ces mĂ©decins ont travaillĂ© mais il est normal et important de rentrer dans la rĂ©glementation nationale, voila aussi la rĂ©alitĂ©. On ne leur a pas demandĂ© de payer ces heures justement, on a juste tentĂ© de simplifier lâharmonisation lĂ©gislative dâune situation qui nâa plus lieu dâĂȘtre.Â
JDM : En parlant dâimplication de travail et dâengagement, je fais un parallĂšle obligatoire au regard de la situation des sages-femmes, surtout ici Ă Mayotte. Pouvons-nous en parler ?
Jean-Mathieu Defour : Alors pour le coup, câest trĂšs compliquĂ© pour elles au regard des fermetures et centralisations rĂ©centes en plus de leur masse de travail habituelle. Il nây a clairement plus de sages-femmes. Il nây a pas de soucis revendicatifs câest juste quâil sâagit dâune crise dâattractivitĂ© nationale qui sâest aggravĂ©e avec les annĂ©es. Les promotions dans les Ă©coles sont de plus en plus vides. Et tous les directeurs dâhĂŽpitaux sâarrachent les cheveux. Je vous mets dans la confidence, je me suis attirĂ© les foudres du directeur du CH de la Guyane car jâai rĂ©ussi Ă embaucher 2 sages-femmes venant de lĂ -bas ! On en est lĂ .

JDM : Permettez-moi lâexpression mais leur statut est tristement bĂątard au regard de leurs responsabilitĂ©s et missions, non ?
Jean-Mathieu Defour : Mais je vous rejoins tout Ă fait. Elles sont clairement entre deux eaux et il faut clarifier cette situation. Que les choses soient claires, moi, je les considĂšre comme des mĂ©decins; elles sont dâailleurs gĂ©rĂ©es par les Affaires mĂ©dicales et par la Commission mĂ©dicale d'Ă©tablissement (CME), ce sont des mĂ©decins ! Les mĂ©decins ont le droit aux congĂ©s bonifiĂ©s mais pas les sages-femmes parce quâelles ne sont pas rĂ©pertoriĂ©es personnel hospitalier (PH). Le problĂšme câest que le statut juridique ne suit pas et pour cela, je nâai pas le pouvoir dâen changer.Â
JDM : Au regard de nos besoins cruciaux ici Ă Mayotte et de cette indispensable revalorisation du statut de sage-femme, nâavez-vous pas possibilitĂ© de faire remonter quelques informations de poids, pour justement faire enfin Ă©voluer les choses auprĂšs des hautes sphĂšres ?
Jean-Mathieu Defour : Oui, jâai dĂ©jĂ Ă©changĂ©, alertĂ© et mĂȘme saisi lâARS et nous avons fait remonter une note demandant effectivement quâil soit trouvĂ© des solutions pour Mayotte en termes dâattractivitĂ© et de cohĂ©rence. Pour lâensemble du personnel hospitalier en gĂ©nĂ©ral dâailleurs et pas uniquement ceux qui viennent de lâextĂ©rieur. Câest trĂšs important. Par exemple, une aide dâinstallation de 10 000 euros qui peut ĂȘtre accordĂ©e Ă une sage-femme venant dâun territoire, hors Mayotte, doit aussi avoir une Ă©quivalence pour les sages-femmes qui sont lĂ depuis des annĂ©es. Je travaille donc avec lâARS aussi lĂ dessus pour trouver des solutions.

JDM : Un dernier mot avant que je vous libÚre, sachant que je vous ai limite sauté dessus, au sortir de cette cérémonie de remise des médailles d'honneur ?
Jean-Mathieu Defour : (sourire) Je sais que mon rĂŽle de directeur fait quâil est normal et plus facile de me faire passer pour le mĂ©chant de service, c'est le jeu ! Mais au regard de mon amour pour ce mĂ©tier, pour le corps hospitalier dans sa globalitĂ©, pour les personnes engagĂ©es au quotidien et toutes les enrichissantes expĂ©riences humaines antĂ©rieures que jâai aussi pu vivre en diffĂ©rents territoires, je peux vous assurer que je suis une personne lucide, juste et surtout reconnaissante. Je remercie sincĂšrement, et jâinsiste, lâensemble des personnels du CHM pour leur implication. Merci aux mĂ©decins pour leur travail extraordinaire. Le dialogue sera toujours ma prioritĂ© premiĂšre.
Propos recueillis par MLG